Chapitre 7

Ils se figèrent les pieds dans la boue, à quelques pas de la route de la Cité des Pleurs. La route du sud, celle qu’ils avaient traversée une éternité auparavant pour rejoindre les landes, continuait sa route tranquille vers la ville. Elle traversait le Joar sur un large pont en bois qui, Arekh le savait, avait dû être reconstruit de nombreuses fois après avoir été détruit par les crues et les humeurs du fleuve. L’autre route, celle par laquelle ils étaient arrivés, continuait vers l’est pour se perdre dans les collines, et se déchirer en chemins de campagne empruntés par les paysans du coin.

Mais en cet endroit, elle représentait la frontière entre l’émirat et la Cité des Pleurs.

La frontière. Un étrange pouvoir donné par les humains à quelques mètres de terre et de cailloux.

Et que les humains pouvaient à tout moment lui retirer.

Devant le pont, la délégation attendait. À gauche, sur la surface paresseuse de l’eau, une barge peinte en rouge et ocre oscillait paresseusement. Une vingtaine d’hommes s’y trouvaient, vêtus eux aussi de couleurs pourpres et passées ; la haute silhouette d’un grand homme aux cheveux longs était visible près du mât. L’homme, les bras croisés et l’attitude hautaine, était monté sur des caisses comme s’il se considérait comme supérieur, détaché de la situation.

Lui aussi attendait.

Les cavaliers de l’émir s’étaient rangés à la frontière, attentifs. Seuls leurs chevaux piaffant ou émettant de courts hennissements troublaient le silence.

Il y eut un mouvement dans la délégation. Le représentant aux cheveux gris dont Marikani avait aperçu de loin le manteau orange sortit un rouleau de papier et le déroula. Il s’éclaircit la gorge, le bruit parfaitement audible dans le silence tendu.

— Aya Eola Taryns Marikani, prétendante en titre du trône d’Harabec, fille d’Ayini Eloïne, sang noir du puissant Arrethas dont nous implorons la bienveillance, je te salue.

Le bourgmestre, comprit brusquement Arekh. Il n’y avait que lui qui puisse saluer Marikani d’égal à égal.

Il y eut une courte pause et Arekh se demanda s’il attendait que Marikani le salue en retour. Si c’était le cas, il en fut pour ses frais. Marikani ne fit pas un geste. Très droite, elle attendait, son regard dur fixé sur le visage de l’homme.

— La Cité des Pleurs et Harabec ont toujours eu des relations fructueuses et amicales, et, en d’autres circonstances, c’est avec un immense bonheur que nous aurions offert l’hospitalité à sa plus digne représentante…

À côté d’Arekh, Marikani se raidit imperceptiblement. Une réaction compréhensible. Elle n’avait pas besoin que le bourgmestre termine son discours : « en d’autres circonstances » détruisait tous leurs espoirs.

Cette fois, le bourgmestre ne fit pas de pause.

— … Vous savez, hélas, que de très anciennes traditions nous obligent à refuser l’accès de nos terres aux membres des dynasties rivales s’ils n’en ont pas fait la demande officielle par lettre scellée trois tours de lunes avant leur arrivée… C’est donc avec un infini regret que nous devons vous refuser l’entrée dans la Cité. Soyez cependant assurée que c’est avec un immense respect que nous vous escorterons…

— Le fleuve ! cria soudain Marikani, attrapant la main de Liénor. Au fleuve ! Ne vous arrêtez que quand vous aurez les pieds dans l’eau !

Et avec une sorte de cri de rage et d’appel à la fois, elle commença à courir, tirant Liénor derrière elle. Arekh eut juste le temps d’entendre le hoquet de stupeur du bourgmestre avant de courir à sa suite, le vent humide lui battant les oreilles et ses pieds faisant gicler la boue.

Mais qu’est-ce qu’elle fait ? La pensée lui traversa l’esprit sans vraiment s’attarder, ce n’était pas le moment de réfléchir. D’autres craintes plus concrètes se faisaient jour.

Ils vont nous abattre ! Les soldats de l’émir vont tirer ; ils ont des arbalètes et nous faisons une trop belle cible !

Son dos était tendu, ses muscles roides, prêts à recevoir la pointe qui le tuerait. Il entendit des cris, des ordres donnés dans le langage musical de l’Émirat… Mais aucun carreau ne se planta dans son dos. Tuer sur le territoire de la Cité, sans la permission du bourgmestre, devant tant de témoins aurait créé un grave incident diplomatique… surtout, ils ne pouvaient aller loin, et l’Ahamanh de l’émir, qui dirigeait ses soldats, le savait. Marikani n’avait nulle part où fuir.

Mais que fait-elle ? Préférait-elle se noyer plutôt que d’être prise ? La boue se fit plus liquide, se transforma en vaguelettes. Marikani ralentit, puis se retourna, de l’eau jusqu’aux chevilles. Arekh s’arrêta à son tour. À côté, Mîn se laissa tomber assis dans le fleuve. Il était loin d’être guéri et la courte course l’avait épuisé.

Ainsi, ils étaient maintenant dans le fleuve, dans le Joar… mais toujours à portée d’arbalète. À quelques dizaines de mètres, les occupants de la barge qui flottait plus loin les observaient avec étonnement. Sur le pont, à leur droite, les membres de la délégation se regroupaient près de la rambarde pour mieux voir.

— Aya Marikani, il ne sert de rien de courir, commença le bourgmestre d’une voix mal assurée, mais Marikani lui tourna froidement le dos et, son pantalon mouillé lui collant à la peau, ses cheveux flottant dans le vent, elle s’adressa au maître de la barge.

Celui-ci était toujours debout près du mât. Il n’avait pas bougé : seulement, il avait décroisé les bras et son air dédaigneux avait laissé place à une certaine curiosité.

— Maître des Exilés, déclara Marikani d’une voix forte et claire, qui portait bien plus loin que les paroles du bourgmestre, mes pieds et ceux de mes amis sont dans l’eau, qui est votre territoire ! C’est de fugitifs comme nous que votre peuple a été constitué, et c’est en leur nom, en celui de vos pères, que je vous demande asile aujourd’hui ! Le Joar est votre fief, je suis poursuivie, ma capture en ces circonstances serait une insulte à vos lois !

Liénor se mordit les lèvres et Arekh laissa échapper un court sifflement. L’idée était habile… dangereuse, désespérée. Arekh n’avait pas fait tout de suite fait le rapport entre les occupants de la barge et le peuple du Joar  – les Exilés  – maîtres commerçants de la Cité des Pleurs. La tradition voulait que leur création remonte à la condamnation d’un jeune guerrier, six cents ans auparavant. Le jeune homme, dont l’histoire ou le conte ne mentionnait pas le nom, était un héros de guerre. Coupable d’un crime, il avait été condamné à l’exil, mais sa popularité avait poussé le bourgmestre de l’époque à lui proposer de lui accorder une dernière faveur. Le jeune homme avait demandé que la sentence d’exil soit appliqué à la terre et à la ville, mais pas à l’eau, se mettant sous la protection de la déesse Verella.

Le bourgmestre, amusé, lui avait accordé sa demande, ajoutant en plaisantant qu’à partir de maintenant, tous les condamnés, tous les bannis de la Cité pouvaient bénéficier d’une faveur identique.

Mal lui en avait pris. Car le choix du jeune héros prouvait un certain esprit d’à-propos. Rejoint par sa fiancée, puis par tous les éléments criminels de la ville sur la barge où il avait élu domicile, au centre du Joar, au cœur même de la cité, il avait fondé le peuple des Exilés qui avait fait de l’eau son territoire… l’eau, toute l’eau. Le fleuve, les rivières, les écluses, les deltas… Le Joar était une artère commerciale vitale et de ce commerce dépendait le sort de la Cité des Pleurs. Peu à peu, le peuple de l’eau avait pris une importance économique considérable, devenant un pouvoir au sein du pouvoir, un groupe puissant avec lequel, au cours des siècles, les bourgmestres qui s’étaient succédé avaient dû politiquement transiger. Les Exilés ne devaient pas poser un pied sur terre sous peine de mort  – instantanée  – mais c’était là leur seule sujétion. Sur l’eau, ils étaient libres… et riches.

Non, Arekh n’avait pas fait tout de suite le rapport. Marikani avait été plus vive. Normal. Harabec et la Cité des Pleurs avaient des relations étroites et la future reine se tenait certainement au courant des problèmes intérieurs de ses plus proches voisins.

Sur la barge, l’homme aux longs cheveux noirs rejeta la tête en arrière et sourit. Autour de lui, les Exilés discutaient avec animation tandis que des protestations choquées s’élevaient du pont.

L’Ahamanh donna quelques ordres bref et les arbalètes se levèrent. Arekh étouffa un juron tandis que le Maître des Exilés prenait la parole.

— Bel esprit d’à-propos, princesse d’Harabec, commença-t-il sans s’embarrasser de titres officiels. Mais tu ne fais pas partie des nôtres ; ton pays n’est pas le mien.

— Et depuis quand l’origine des Exilés est-elle d’importance dans ton peuple ? dit Marikani sans se laisser démonter. (Autour d’eux, le vent se leva et les vaguelettes autour de leurs pieds devinrent plus sauvages.) Au fil des siècles, des condamnés de toutes origines vous ont rejoints ! La différence est votre force, n’est-ce pas ce que les tiens ont toujours répété ?

— Ne rentrez pas dans son jeu, Fils du Joar ! commença le bourgmestre. Des accords ont déjà été pris avec son Infinie Puissance l’émir… Je vous préviens, si vous vous opposez à nous…

— Maître des Exilés, allez-vous vous laisser menacer quand on vous demande asile ? coupa aussitôt Marikani. Le serment fait à votre ancêtre souffre-t-il des exceptions ? Et si exception est faite pour nous par le bourgmestre, qui l’empêchera d’en faire une autre  – puis dix, puis cent, puis mille ?

— Ce n’est pas le moment, lui souffla Arekh à l’oreille.

Le temps n’était pas aux discours. Il fallait reculer, hors de portée de tir…

Marikani l’ignora.

— S’il vous fait plier maintenant, continua-t-elle, en vous poussant à nous refuser l’asile, n’essaiera-t-il pas de vous faire plier demain ?

Soudain, un tir d’arbalète frappa l’eau près d’eux, suivi d’une exclamation et d’insultes de l’autre côté de la frontière. Une erreur sans doute, le carreau devait être parti tout seul… mais une erreur qui précipita les choses. Tous se mirent à parler en même temps… Les Exilés sur la barge, discutant avec force gestes tandis que la barge tanguait, secouée par les vagues qui prenaient de la vigueur ; les membres de la délégation sur le pont, certains criant pour qu’on fasse cesser le scandale en arrêtant les fugitifs, d’autres s’offusquant du tir d’arbalète sur leur territoire, d’autres enfin demandant que les soldats de l’émir reculent. L’Ahamanh, conscient que la situation se tendait, fit en effet bouger ses chevaux, mais loin de reculer, il fit avancer les soldats vers l’est, suivant la route, la frontière et la rive du fleuve, comme un animal ne voulant pas lâcher sa proie.

Arekh attrapa les épaules de Marikani et de Liénor, comme s’il voulait converser discrètement avec elle, et commença à les entraîner vers l’est et les murailles de la Cité.

Le vent se fit plus violent et le ciel était maintenant d’un gris de pierre. Quelques gouttes de pluie tombèrent, creusant de petits cratères dans l’eau boueuse.

— Le territoire offert par le Bourgmestre aux Exilés ne comprend en théorie que les eaux intérieures de la cité, dit Arekh à voix basse aux deux femmes. L’usage s’est créé de les laisser voguer où ils veulent, mais si ce type (il donna un coup de menton dans la direction de la Barge des Exilés) veut trouver une excuse pour nous rejeter, il suffira de lui dire que nous ne sommes pas encore entrés dans les eaux d’asile.

Marikani hocha la tête, et, après un regard pour voir si Mîn suivait, elle accéléra le pas. L’eau qui leur montait aux chevilles ne les ralentissait guère, mais la pluie battait maintenant et le vent leur était hostile, comme si l’émir avait incité les Esprits de l’Air à travailler pour lui à grand renforts de sacrifices et d’offrandes.

Le Maître des Exilés fit un geste et poussant sur les gaffes, deux hommes firent lentement dériver la barge vers l’est… l’est, encore. Comme si tous avaient compris quel était l’enjeu, comme s’ils avaient compris pourquoi Marikani se rapprochait de la Cité, tous… sauf le bourgmestre, qui essayait de rétablir le calme dans son troupeau.

Ils étaient trop loin pour voir l’expression des yeux du Maître des Exilés, mais Arekh sentait que son regard était fixé sur eux. L’homme aurait pu commenter, parler, menacer… il gardait le silence, observant, les regardant accélérer le pas dans les eaux troublées. Il attend. Une proposition du bourgmestre, le jugement des dieux ? se demanda Arekh. De savoir si nous allons réussir à atteindre les eaux de la ville ?

— Je te préviens, Fils du Joar, il y aura de graves représailles ! cria le bourgmestre.

— Si j’atteins mon pays en vie, je reprendrai les rênes, cria Marikani, s’arrêtant. (La pluie tombait fort, maintenant, plaquant les vêtements des fugitifs contre eux.) Notre collaboration peut être fructueuse… Pensez aux taxes d’écluses !

Liénor ne put retenir un bref rire devant la bizarrerie de la scène et Arekh saisit l’épaule de Marikani et la poussa en avant.

— Ce n’est pas le moment ! répéta-t-il, la voix tendue.

La barge continuait son chemin vers l’est, ainsi que les fugitifs et les hommes de l’émir. Chaque phrase, chaque instant les rapprochait de leur but : la muraille sous laquelle le Joar s’engouffrait. Le courant s’accélérait : près de la ville, les berges ayant été artificiellement rapprochées au cours du temps.

Le Maître des Exilés leva un bras.

— Tu vois, bourgmestre, cria-t-il à la délégation qui était descendue du pont et suivait le mouvement à pied. La fille me fait une proposition… qui se traduira en pièces sonnantes et trébuchantes, et toi, tu me menaces ! Qui crois-tu que j’ai envie d’écouter ? En plus, sans vouloir t’offenser, ses jambes sont plus belles que les tiennes !

Marikani ne put s’empêcher de baisser les yeux sur ce que le tissu fin des vêtements du palais d’été, trempé, révélait sans qu’elle en ait conscience. Elle releva la tête, une réplique mordante ou amusée aux lèvres quand tout se précipita. L’Ahamanh, qui voyait les murailles de la cité se rapprocher dangereusement, donna un ordre et les cavaliers de l’émir, mettant leurs chevaux au galop, traversèrent la frontière en fonçant droit vers le fleuve.

Les membres de la délégation s’égaillèrent, criant des protestations, hurlant, tandis que le bourgmestre restait figé sur place comme si la main des dieux l’avait frappé. Une volée de flèches s’abattit des murailles de la cité en direction des cavaliers, mais quelques-unes s’égarèrent du côté des quatre voyageurs, comme si les soldats de la Cité des Pleurs hésitaient à savoir qui était l’ennemi. Marikani et Liénor couraient maintenant, en diagonale, s’enfonçant plus avant dans le fleuve tout en tentant de se rapprocher des murailles. La barge suivait ; les cavaliers de l’émir entrèrent dans l’eau… et soudain le courant rugit, emportant les quatre fugitifs, leur faisant perdre pied et les roulant dans les vagues, remplissant leur nez et leur bouche d’eau boueuse et âcre.

En quelques instants, Arekh perdit complètement la notion d’espace ; il ne voyait plus rien, n’entendait plus rien, la pluie fouettait son visage quand il arrivait à la surface et tentait de reprendre sa respiration. Son pied heurta quelque chose  – peut-être le fond  – il donna un coup, remonta, chercha les autres du regard mais les vagues le giflaient et il ne voyait rien. Un cri, il entendit un cri, ou était-ce un hennissement ? Il tourna la tête pour voir les murailles se rapprocher à toute vitesse… une vague le fit rouler de nouveau, puis soudain il vit la barge, tout près de lui, à quelques centimètres, et des mains qui se tendaient. Il posa la main sur le bois et fut hissé à l’intérieur.

À genoux sur la barge, il hoqueta, cracha de l’eau et vit Liénor assise à côté de lui, les vêtements trempés, le regardant avec dans ses yeux aux reflets turquoises le regret haineux et avoué que les Exilés l’aient sorti, qu’il ne se soit pas noyé.

La prochaine fois, ma jolie, pensa-t-il. Un cri de femme résonna et une vague de panique envahit Arekh — Marikani ? Où était Marikani ? Malgré l’étourdissement qui le prenait et le froid qui lui faisait trembler les membres, il réussit à se retourner et la vit dans l’eau, un bras accroché à la barge et tenant Mîn de l’autre. L’adolescent était immobile, très pâle, la tête penché en un angle étrange et une flèche plantée dans la gorge. Derrière Arekh, Liénor laissa échapper un hoquet d’horreur. Arekh voulut se lever, mais le Maître des Exilés était déjà au bord de la barge, accroupi, tentant de hisser la jeune femme hors de l’eau.

— Lui d’abord, lui d’abord, hoquetait Marikani, qui, alourdie par le poids de Mîn, avait du mal à rester à la surface.

Une vague faillit la faire lâcher. Le Joar rugissait maintenant entre les berges en pierre et la muraille étaient presque sur eux.

— Lui d’abord, répéta Marikani, mais le Maître des Exilés lui attrapa fermement le bras.

— Il est mort, dit-il en lui détachant la main, et le cadavre de Mîn fut emporté, roula et disparut dans le courant, tandis que le Maître des Exilés hissait de force Marikani dans la barge et que l’eau les emportait sous la muraille pour les faire pénétrer dans la Cité des Pleurs.

Les étoiles faisaient des nœuds étincelants dans le ciel, écrivant sur le tissu bleuté les runes et les lettres des prophéties et du destin. Les barges flottaient doucement sur l’eau noirâtre, reflétant les flammes des lanternes ornées de papiers multicolores, accrochées près des mâts. Des guirlandes de chandelles attachées par de solides fils de pêche reliaient les barges l’une à l’autre comme des chaînes de lumière et des planches permettaient aux exilés de passer librement de l’une à l’autre, circulant sans gêne dans une ville de bois, d’eau et de minuscules langues de feu.

Autour pesait la cité. Les hautes maisons de pierre étaient sombres et seules quelques lanternes allumées au coin des rues trahissaient qu’il puisse y avoir de la vie dans les passages de pierre. Pourtant des gens dormaient, rêvaient sous la lourdeur des toits et Arekh se demanda combien d’enfants, combien de jeunes filles étaient en ce moment même à leur fenêtre, épiant le peuple des eaux, jaloux de la vie et de la gaieté qui émanaient des barges, humant avec amertume le parfum d’une liberté qu’ils n’auraient jamais.

Oui, si la légende était vraie, le bourgmestre de l’histoire avait fait une terrible erreur. Non seulement il avait offert à ses ennemis un pouvoir qu’il mésestimait, mais en plus il les avait gardés au cœur de la ville, comme illustration permanente d’un autre mode de vie, que seule l’illégalité permettait d’obtenir.

Quelque part, les oiseaux noirs de la destinée devaient bien rire.

Marikani n’avait pas parlé de la soirée. Elle était restée silencieuse, indéchiffrable, assise les genoux serrés dans un coin de la barge. Liénor restait auprès d’elle et le Maître des Exilés, respectant son deuil  – sans doute pensait-il que Mîn était un membre de sa famille  – n’était pas allé lui parler. Il avait d’ailleurs fort à faire. Des représentants du bourgmestre, puis le bourgmestre lui même étaient venus au bord de la pièce d’eau pour discuter, supplier, menacer. Arekh n’avait pas pu écouter les conversations, la barge sur laquelle ils avaient été transférés était trop loin du bord. Mais il avait entendu des éclats de voix furieux ; et avant que le soleil ne se couche, des groupes de soldats avaient ostensiblement patrouillé sur les bords, moqués bruyamment par les exilés qui leur lançaient des épluchures et des arêtes de poissons quand ils étaient à portée.

Puis, avec le soir, le calme était lentement tombé sur la ville. Les Exilés avaient allumé leurs lanternes et leurs bougies. Quelque part le bourgmestre devait passer une mauvaise nuit. L’Ahamanh avait sûrement envoyé un messager à l’émir et la réaction de celui-ci ne tarderait pas. Irait-il jusqu’à l’invasion ? Arekh ne le pensait pas, et le Maître des Exilés non plus, sinon il n’aurait pas pris un tel risque. Non, la coalition des Cités Libres était trop forte, et les puissances neutres comme les Principautés de Reynes s’inquiéteraient si l’émirat prenait un tel avantage…

Le vent passa sur la surface de l’eau, la ridant tel un voile. Le Joar continuait à rouler plus au sud, derrière le quartier central de la cité, mais l’eau détournée par une série de canaux s’insérait au cœur des maisons comme une deuxième toile, et par une série d’escaliers, de ponts, de passerelles et de tunnels, pierre et eau cohabitaient en paix, pour s’allier avec majesté au centre de la Cité, sur la Place des Bourgs, où sur la rive se trouvaient les maisons bourgeoises et sur la grande pièce d’eau, le cœur de la société des Exilés.

Les lanternes frémirent, annonçant que quelqu’un se mouvait sur les passerelles. Le Maître des Exilés, si agile qu’il ressemblait presque à un être de l’autre monde avec son visage fin, ses longs cheveux noirs et ses yeux brillants, sauta avec légèreté sur la barge.

— Venez, dit-il aux trois voyageurs. Nous avons à parler.

Ils le suivirent sans un mot dans le labyrinthe de bois, passant de barge en barge. Les Exilés étaient pour la plupart réveillés et rieurs ; on jouait beaucoup de musique et certains jeunes dansaient en silence. Un bébé pleurait, des enfants lançaient des dés ou sculptaient des pièces de bois en d’étonnantes flûtes coudées.

Quand ils arrivèrent au sud de la pièce d’eau, une étrange odeur s’éleva, mêlée à la fumée. Un narcotique, un encens ? La fragrance était familière à Arekh, même s’il ne se souvenait plus exactement d’où. Elle se fit plus forte quand ils arrivèrent sur le vaisseau… un vrai vaisseau, construit pour l’océan, ancré au bord de la rive à quelques pas seulement de la terre et du danger. Ce qu’il faisait là, difficile de savoir. Par quel hasard ou quelle folie avait-il remonté le fleuve jusqu’au centre des Royaumes ? Maintenant il avait échoué en ce lieu et ne bougeait plus, décoré de tapis et de lanternes, de plantes et de pots. Des instruments de musique étaient posés dans les coins et des Exilés, hommes et femmes, jouaient doucement de la flûte coudée ou discutaient à voix basse.

Le Maître des Exilés les emmena sur un lourd tapis rouge qui prenait des reflets de feu à la lueur des lanternes, avant de leur faire signe de s’installer. Puis il disparut de nouveau.

Les trois fugitifs s’assirent. Liénor se percha sur un tonneau et scruta les quais déserts.

Arekh profita de l’opportunité pour se rapprocher de Marikani.

— Il n’a pas souffert, dit-il. Une flèche dans la gorge, c’est radical.

Elle fit un petit signe de la tête.

— J’ai perdu mon défi, souffla-t-elle. Je ne pensais pas que ça irait si vite. Après tant d’efforts pour le sauver. C’est si… absurde.

La vie est absurde, aya Marikani, eut envie de dire Arekh, la vie est absurde et cruelle et seuls les dieux savent quel tissu sera créé à partir des fils de notre haine.

Mais il garda ses pensées pour lui. Elle n’était pas née de la même glaise, se répéta-t-il, pensant à ses réflexions dans le couloir du Palais d’Été. Elle avait grandi dans un endroit protégé par la pureté des montagnes.

Ils étaient différents.

— Vous le connaissiez… Nous le connaissions à peine, reprit Arekh. Des inconnus périssent par milliers tous les jours et nous ne pleurons pas sur leur sort. Mîn aussi nous était presque inconnu. Il avait grandi dans une ferme… à part ça, que savions-nous de sa vie ? De ses pensées ?

Marikani se tourna vers Arekh et le fixa. Dans ses grands yeux bruns se reflétaient les lueurs des lanternes.

— Oui. Il n’a traversé notre vie que pendant quelques courtes journées et je lui ai à peine parlé. Et chacune de mes décisions futures, si j’arrive jamais à retourner à Harabec, ajouta-t-elle avec un petit rire, influera sur la destinée de milliers d’êtres comme lui, causant parfois leur mort sans que coule une de mes larmes. Mais que puis-je dire ? Ces choses-là ne se raisonnent pas. Et puis… et puis, comme je vous l’ai dit au Palais d’Été… ma réaction est en partie égoïste.

Elle fit un signe englobant les dieux seuls savaient quoi… La ville, les Exilés, leur voyage jusqu’ici.

— Tout cet échec, ce gâchis… Ce temps perdu alors que je devrais être à Harabec pour gérer les impôts des récoltes et le commerce de la soie… Ces conseils que je n’ai pas tenus, ces frontières que je n’ai pas défendues  – j’imagine seulement le désastre de l’affaire de la Lagune, maintenant que Baresk a le champ libre…

Arekh ignorait tout de « l’affaire de la Lagune », il savait seulement que Baresk était un petit pays montagneux au sud d’Harabec.

Ce qui ne l’empêcha pas d’acquiescer.

— Eh bien, de tout ce désastre, reprit Marikani, je voulais qu’il sorte au moins quelque chose de bon, de sûr, d’évident. La vie sauvée d’un gamin de treize ans, ça, c’était indiscutable. Je l’aurais fait éduquer au Palais. Je lui aurais offert une existence heureuse… plus pour moi que pour lui, ajouta-t-elle avec un petit rire amer. Pour pouvoir me dire que j’avais au moins réussi cela.

Arekh regarda la fumée sortir par une grande maison bourgeoise sur la rive. La fumée montait, pleine de vigueur et d’espérance, mais tout son enthousiasme et sa beauté cotonneuse ne l’empêchaient pas de se dissoudre à quelques pieds de là.

— J’ai gagné notre… pari, dit-il doucement, mais vous savez que je n’en tire aucune satisfaction, n’est-ce pas ? (Marikani hocha doucement la tête.) C’est moi qui ai coupé ses cordes. Je n’ai aucune peine aujourd’hui… comme je le disais, je le connaissais trop peu. Mais je comprends ce que vous ressentez. J’ai replongé sous l’eau pour le délivrer. Vous et votre suivante l’avez traîné sur la montagne, dans les tunnels… Un vrai gâchis.

Liénor, qui devait suivre la conversation d’une oreille, jeta à Arekh un regard aigu au mot « suivante » avant de détourner de nouveau le regard.

— Mais la vie est ainsi, reprit Arekh en l’ignorant. Pourquoi voulez-vous changer le destin ? Nous avons tous notre rôle écrit, et vouloir le changer ne fait qu’ajouter à l’amertume.

Marikani secoua la tête, le regard posé sur l’eau.

— Vous ne pouvez pas comprendre. J’ai bénéficié d’un… d’un miracle, expliqua-t-elle. Mon destin a été changé pour toujours. Si vous aviez eu votre vie transformée ainsi, n’auriez-vous pas envie de rendre ce miracle, d’en transformer d’autres autour de vous ? De payer votre dette ?

Arekh fronça les sourcils.

— Quel miracle ?

Marikani le fixa un instant, comme surprise, ou figée par une pensée soudaine, avant de détourner la tête.

— Eh bien… La maladie. J’ai réchappé à une épidémie terrible et on m’a offert un trône. Il est étrange de voir les gens tomber autour de vous, se tordre de douleur puis mourir, alors que vous, jour après jour… rien. Vous guettez la fièvre, les rougeurs devant votre miroir, vous attendez la souffrance qui va vous déchirer le ventre… Rien. Et un jour c’est fini, et vous êtes vivante. (Elle répéta doucement :) Si vous aviez bénéficié d’un miracle, n’auriez-vous pas eu envie de le rendre ?

— On ne m’a jamais offert de miracle, commença Arekh, avant de s’interrompre en réalisant avec stupeur que c’était faux  – il avait eu le sien et c’était pour cela qu’il était vivant aujourd’hui, et non un squelette ricanant attaché au premier banc d’une épave pourrissante.

Il fixa l’eau, l’esprit soudain bouleversé.

Marikani n’avait rien remarqué, elle continua :

— Eh bien voilà, mon miracle est retourné à l’eau dont il était sorti. Prenez garde, nde Arekh, ajouta-t-elle avec une ironie presque douloureuse. Vous êtes maintenant celui sur lequel mes espoirs reposent. Vous êtes le seul qui puisse donner quelque signification à ce désastre.

Il leva les yeux vers elle, ébahi  – et le Maître des Exilés fut soudain près d’eux, le pas toujours aussi léger, se mouvant avec une grâce irréelle et dansante. Il portait quatre pipes de cuivre et un petit pot de pâte fumante. L’odeur qui en émanait était celle qu’Arekh avait déjà sentie : âcre mais agréable, rappelant les encens utilisés par les prêtres au cours de certaines cérémonies.

Il s’assit, et les regarda tour à tour. Marikani se redressa avant de s’incliner.

— Fils du Joar, je ne vous ai pas encore remercié pour votre hospitalité et votre protection, dit-elle d’une voix fière. Votre courage vous fait honneur, et je serai heureuse de le récompenser en liant des rapports plus proches avec votre peuple. Vous êtes, je le sais, le maître de tous les trafics qui lient la cité au sud des Principautés et à…

Le Maître des Exilés l’interrompit.

— Nous parlerons argent plus tard, princesse. Je n’ai pas oublié votre proposition sur les écluses, et je suis sûr que nous pouvons trouver des accords pour notre bénéfice commun. Mais ce n’est pas pour ça que vous êtes ici…

Marikani le regarda, étonnée. Liénor descendit de son tonneau et s’assit dans le cercle.

— Nous avons besoin d’alliés, dit le Fils du Joar d’une voix calme. Et je ne parle pas d’alliés commerciaux que les circonstances financières font et défont. Je parle d’amis politiques, de soutien… militaire si le besoin s’en fait sentir.

— Des problèmes avec le bourgmestre ? demanda Marikani. Il n’a pourtant pas l’air dangereux.

— Ce bourgmestre-là, non… mais le prochain ? dit l’homme, et Arekh remarqua encore le feu qui couvait dans ses yeux noirs.

Il y avait de la violence et de la passion en cet homme, et autre chose aussi, comme la conscience et le poids d’une immense responsabilité. Arekh avait vu, entendu beaucoup de dirigeants de contrées et de peuples divers. Mais cette ombre, il ne l’avait lue, hélas, que dans peu de leurs regards.

Arekh hocha la tête.

— Je comprends. Vous êtes vulnérables. Seul le poids de la tradition vous protège, mais les citoyens de la Cité sont de plus en plus jaloux. Un jour… Tout peut se retourner.

Le Maître des Exilés étudia Arekh.

— Vous n’êtes pas son garde du corps, et vous ne venez pas d’Harabec. Qui êtes-vous ? Son amant ?

Ni rire, ni hoquet de stupeur choqué chez Marikani  – et Arekh, sans savoir pourquoi, lui en fut infiniment reconnaissant. Il la sentit seulement se tendre sur sa gauche. Liénor détourna la tête, exaspérée.

— Je n’ai pas cet honneur, dit Arekh. Je suis un galérien condamné pour meurtre. Des circonstances… complexes m’ont poussé à accompagner aya Marikani sur son chemin.

Le Maître des Exilés hocha la tête, guère surpris. Bien sûr… il s’y connaissait en meurtriers, et en galériens en fuite.

— Quel genre de meurtre ? Un ou plusieurs ?

— J’ai été condamné pour le meurtre d’un soldat dans une bagarre de taverne, dit Arekh. (Même si elles n’avaient pas bougé ni prononcé une parole, il savait que l’attention de Marikani et de Liénor lui était entièrement acquise. Il ne leur avait jamais rien dit.) Mais si cet assassinat m’a fait envoyer aux galères, ce n’était pas le premier.

— Bien, dit le Maître des Exilés, comme s’il comprenait. Si vous la désirez un jour, sachez que notre hospitalité vous est acquise… si vous mettez un terme à vos activités. L’eau du Joar est un havre pour les criminels seulement si leurs crimes ne s’exercent pas sur les membres de notre communauté.

Arekh s’inclina.

— Il n’en était pas question, Fils du Joar.

Le Maître des Exilés regarda ensuite Liénor, qui s’inclina à son tour.

— Mon nom est Ehari Liénor Mar-Arajec, fille de Pagins Astour, qui eut l’honneur de diriger les affaires communes des souverains d’Harabec pendant deux générations. J’accompagnais aya Marikani dans son voyage quand notre caravane a été victime d’une embuscade.

— Bienvenue à vous, Ehari Liénor, dit l’Exilé en s’inclinant. Je ne vous propose pas notre asile, et je vous souhaite de ne jamais en avoir besoin.

— Merci de vos souhaits, dit simplement celle-ci.

Le Maître des Exilés fit un signe. Les trois hommes et la femme qui jouaient de la flûte posèrent leurs instruments sur le tapis et les rejoignirent dans le cercle.

La femme était une créature fine aux longs cheveux roux et au visage ridé. Elle sortit des pipes en cuivre d’un petit sac et commença à les bourrer d’une herbe jaunâtre. L’odeur était celle qu’Arekh avait senti en arrivant. Quand la femme lui passa la pipe, il la sentit s’élever, âcre, forte, mais pas désagréable.

Le Maître des Exilés alluma sa pipe au feu de la lanterne. Marikani leva la main, étonnée.

— Je croyais que nous avions des détails politiques à régler. Vous parliez de la nécessité de vous faire des alliés…

— En effet, aya Marikani. La seule manière pour nous de survivre à l’ambition des bourgmestres est d’avoir des appuis extérieur puissants. L’amitié d’Harabec serait pour nous un atout précieux.

— Vous contrôlez un axe majeur de navigation commerciale, Fils du Joar, dit Marikani en lui faisant un de ses plus beaux sourires. Je suis certaine que nous arriverons à nous entendre, surtout si vous faites un effort sur les taxes prélevées sur les cargaisons de céréales. Comme vous le savez, nous devons en importer depuis l’inondation de…

Elle ne perd pas le nord, pensa Arekh, amusé par la capacité qu’avait Marikani à négocier ferme dans les moments les plus étranges.

Mais le Maître des Exilés ne la laissa pas aller plus loin.

— Princesse d’Harabec, nous parlerons des taxes sur les céréales, et du prix de passage des écluses, et nous trouverons un accord, je vous le promets. Mais tel n’est pas le but de la réunion ce soir. Comme je vous le disais, les Exilés cherchent des amis.

Il les regarda, l’un après l’autre.

— Nous avons un rituel. Nous allons partager notre sang et regarder ce qu’il nous dit. Puis nous monterons dans les brumes d’Hathot, et nos esprits ne feront qu’un…

Arekh regarda Marikani et vit l’éclair d’incertitude traverser son regard. Pourtant, elle se leva et s’inclina de manière formelle devant l’Exilé.

— Fils du Joar, nous vous devons la liberté et la vie. Quel que soit votre rituel, nous nous y conformerons.

Le Maître des Exilés se leva à son tour, prit une dague et dessina une longue balafre sur sa paume, puis sur celle de Marikani.

Le rituel n’avait rien d’original, pensa Arekh, qui avait vu ce genre de démonstrations d’amitié ou de loyauté en différents endroits des Royaumes. La valeur du rituel dépendait, bien sûr, de celle que les deux « frères » de sang lui accordaient.

La suite fut cependant plus étrange. Après avoir uni leurs deux paumes, l’Exilé fit couler son sang et celui de Marikani par terre, puis l’étala de l’autre main avant de se pencher pour étudier le résultat.

— L’eau sera le thème de l’union des esprits, dit-il enfin. Cette rencontre est sous le signe de Verella. Ehari Liénor, voulez-vous commencer ? Vous raconterez le premier reflet, dès qu’E-Fîr montera à l’horizon.

Liénor le regarda, ébahie.

— Mais…, protesta-t-elle. L’union des esprits, moi ? Je ne suis que… qu’une amie…

— Vous avez tous les trois été accueillis ici, dit l’Exilé avant de désigner Marikani. Pas seulement elle. L’alliance du Joar et des Exilés est sous le parrainage d’Arrethas, le saviez-vous, princesse ?

Marikani hocha la tête. Arrethas, dieu du temps et du destin, était le dieu qui protégeait Harabec… l’ancêtre direct de Marikani, à travers une longue lignée de héros au sang sombre.

— Tous les arrivants dans notre communauté nous sont envoyés par Arrethas… tous, sans exception. Si le destin vous a réunis tous les trois, ne pensez-vous pas qu’il a ses raisons ?

Un court silence suivit sa déclaration.

— Fumez, conclut le Maître des Exilés. (Il désigna la femme aux cheveux roux.) Lahara narrera le premier conte, après nous entendrons les vôtres.

Arekh alluma sa pipe sur la lanterne, incertain. Étaient-ils censés raconter les détails de leur passé ? Hors de question, pensa-t-il tandis qu’ils fumaient dans l’atmosphère fraîche de la nuit. Même leur drogue ne l’obligerait pas à faire ça.

Les vapeurs de l’herbe roulaient en fumée au-dessus d’eux comme des vagues irisées. L’odeur était puissante et l’effet curieux. Arekh perdit la notion du temps.

Il avait parfois l’impression qu’il se tenait debout au milieu du cercle, alors qu’il n’avait pas bougé. Tout prenait une signification, un sens, et, comme les étoiles dans lesquelles les sorciers lisaient les runes, il lui semblait que chaque objet du monde se liait avec un autre objet pour créer un alphabet et qu’il lui aurait suffi de savoir lire pour découvrir la signification des choses.

Les lunes suivirent leur parcours dans le ciel et le Maître des Exilés se tourna enfin vers la femme aux cheveux roux.

Celle-ci ferma les yeux.

— Dans une cité sous-marine vivait le peuple des Saryges.

Une lanterne frémit, agitée par le vent. La femme marqua une légère pause puis reprit.

— Les dauphins étaient leurs frères et leurs amis et en s’inspirant de leurs chants, aidés et soutenus par leur force, les Saryges fondèrent une cité aux hautes colonnes sculptées et à la dentelle de pierre, ciselée à l’infini.

« Un jour un dauphin jaloux de leur talent prit la forme d’un saryge et voulut lui aussi sculpter la roche immaculée. La beauté de ses sculptures était sans égale, mais quand les dauphins vinrent en nombre l’admirer, la force des courants créés par leur arrivée fit trembler le temple, puis la ville… Les colonnes s’écroulèrent une à une, écrasant les Saryges sous leurs poids et détruisant la cité, qui ne fut jamais reconstruite.

« Ainsi disparut l’œuvre de bien des générations, ainsi périt le peuple des Saryges, tandis que les dauphins plus sages de leur expérience partirent créer d’autres chansons dans des eaux lointaines, dont aucune nouvelle ne nous est encore parvenue.

Le Maître des Exilés hocha la tête.

— C’est ce que l’Union des Esprits t’inspire aujourd’hui, Lahara ? L’histoire qui naît pour toi de la rencontre de ce soir ? demanda-t-il avec un geste en direction des trois voyageurs. (La femme rousse inclina la tête.) Intéressant… Je me demande ce qu’en dirait un devin. Ehari Liénor, à vous. Voulez-vous nous narrer votre conte ?

Celle-ci secoua la tête, incrédule.

— C’est tout ? demanda-t-elle. La cité s’écroule, et… voilà ?

— C’est là que s’arrête sa partie de l’histoire, expliqua l’Exilé. Voulez-vous nous narrer ce que l’Union vous inspire ? Il vous suffit de fermer les yeux et de laisser les mots couler. À moins que la princesse d’Harabec ne veuille commencer ? Votre amie ne paraît pas prête, dame Marikani.

Marikani prit une profonde inspiration et un court silence suivit.

Il semblait clair qu’elle ne savait que dire, ni par où commencer.

— Fermez les yeux, répéta le Maître des Esprits.

Marikani ferma lentement les paupières. Puis elle commença son histoire.

Le Peuple turquoise
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